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Le mythe du génie solitaire
Le génie naît toujours dans un scenius
Le seul moyen de savoir si un texte est bon, c’est de le tester
Votre père n’est pas un bon relecteur
La grille ABC : la meilleure méthode pour se faire relire
1/ Le mythe du génie solitaire
Pendant longtemps, j’ai pensé qu’il existait deux types d’écrivains. Les génies, qui s’enfermaient, écrivaient, et ressortaient avec un texte fini incroyable. Et les autres, comme moi, qui s’enfermaient, écrivaient, et ressortaient avec un texte complètement lambda.
Et puis un jour, j’ai lu Daily Rituals, de Mason Currey, un livre qui montre les routines de travail de plus de 160 génies créatifs, artistes, écrivains et scientifiques confondus. À force de tourner les pages, j’ai fini par me rendre compte d’une évidence :
Presque aucun écrivain n’écrivait seul.
Jane Austen écrivait dans le salon familial, et le soir, elle lisait son roman en cours à sa famille. Mark Twain faisait pareil : chaque soir après le dîner, pendant qu’il écrivait Tom Sawyer, il lisait aux siens son travail de la journée. Radclyffe Hall faisait lire chaque chapitre à voix haute à sa compagne, jusqu’à 20 fois, et la moindre platitude dans la lecture lui révélait un défaut du texte.
Ces auteurs passent pour des génies aujourd’hui.
Force est de constater que le génie qui s’enferme et ressort avec un chef-d’œuvre est une légende. La vérité, c’est que ceux qu’on admire faisaient tous lire leurs textes, les retravaillaient, et recommençaient, avant de les publier.
2/ Le génie naît toujours dans un scenius
Dans Show Your Work, Austin Kleon explique qu’un génie n’est jamais seul. Il fait partie d’une scène entière de gens qui se soutiennent, regardent le travail des autres, se copient, se volent des idées et en apportent.
C’est ce qu’il appelle un scenius.
Quand on regarde l’histoire de près, les génies qu’on croit solitaires avaient tous un scenius autour d’eux.

Prenons l’exemple de Simone de Beauvoir et de Jean-Paul Sartre. Ces deux écrivains travaillaient ensemble l’après-midi, dans le même appartement, et presque tous les soirs, après le dîner, elle lui faisait la critique de ce qu’il avait écrit dans la journée. Et ça, pendant 50 ans. À tel point que leurs livres pourraient chacun être cosignés par l’autre.
Autre exemple : de 1931 à 1949, J.R.R. Tolkien et C.S. Lewis se retrouvaient chaque semaine dans un pub d’Oxford, le mardi matin, avec une poignée d’autres auteurs. Chacun lisait à voix haute son texte en cours, et les autres le critiquaient. Le Hobbit, Le Seigneur des anneaux et Narnia sont sortis de ce pub.
Le nombre de scenius comme ceux-là est incalculable. Le psychologue Dean Keith Simonton a épluché des dictionnaires biographiques pour cartographier les relations de 2 026 scientifiques et de 772 artistes, et le même schéma revient à chaque fois : tous avaient autour d’eux des modèles, des mentors, des rivaux et des collaborateurs, et plus la personne est célèbre, plus ce réseau est fourni. Newton lui-même connaissait les principaux scientifiques de son époque. Il lisait leurs travaux, et eux lisaient les siens.
Bref, si vous trouvez que vos textes manquent d’impact, ce n’est peut-être pas parce que vous manquez de talent.
C’est peut-être simplement parce que vous n’avez pas le bon entourage.
3/ Le seul moyen de savoir si un texte est bon, c’est de le tester
Quand j’animais les lives du Programme LinkedIn, on me demandait souvent mon avis sur un post, comme si c’était à moi de valider, comme si j’avais la science infuse.
Sauf que je n’ai pas la science infuse.
La seule différence entre mes apprentis et moi, c’est que j’ai commencé cinq ans avant eux. Cinq ans d’écriture et de relecture, des centaines de textes à moi et des milliers de textes de clients, travaillés, publiés, et testés.
L’œil vient de l’expérience, et l’expérience vient du test.
D’ailleurs, c’est exactement ce qui manque à l’IA. Elle est très bonne pour écrire des contenus, et très mauvaise quand il s’agit d’avoir un avis. C’est pour ça que, quand quelqu’un qui ne sait pas écrire produit ses contenus avec l’IA, le résultat est souvent mauvais. Le problème n’est pas l’IA. Le problème, c’est qu’il faut quelqu’un avec un œil pour la piloter.
Dans Write Useful Books, Rob Fitzpatrick a une approche que je trouve intéressante : il conçoit ses textes comme un produit, testé en permanence avec de vrais lecteurs.
Pour lui, un livre est « un voyage de plusieurs heures, vécu comme de la valeur reçue pour du temps passé ». Si trop de temps passe avant la prochaine idée utile, le lecteur décroche. Sa règle, c’est que le lecteur doit trouver une information utile au moins tous les 250 mots, de quoi se dire « oh wow, je peux utiliser ça ».
Et le seul moyen de savoir où un texte livre de la valeur, c’est de regarder des gens lire.
4/ Votre père n’est pas un bon relecteur
Au début, je faisais lire mes posts à tout le monde.
Je me rappelle même un jour où j’ai fait relire un post à mon père, et bien évidemment, ça s’est mal passé (désolée papa). Je vous la fais en bref : il n’était pas d’accord avec ce que je disais, il trouvait le post trop clivant, et ça lui faisait peur. Sauf qu’il ne lisait pas vraiment mon texte, il lisait surtout le risque pour sa fille. Il posait ses propres peurs et angoisses sur mes phrases.
À côté de ça, j’ai aussi eu des expériences plus positives, où j’ai fait lire mes textes à des amis et à ma sœur. Eux, ils m’ont dit que oui, bien sûr, c’était bien, que mon texte était top, et qu’est-ce que j’écrivais bien. C’était gentil, mais ça ne m’apprenait rien.
Ce qui m’a débloquée, c’est le jour où j’ai commencé à faire relire mes posts par des gens qui écrivaient, eux aussi : Thibault Louis, Julien Song, Nina Ramen, Caroline Jurado. On se relisait nos contenus, ils m’aidaient sur des phrases, et je pense que ça nous a fait progresser les uns les autres.
Aujourd’hui, j’ai trois relecteurs :
Mathéo, mon assistant éditorial, lit avant l’envoi quand j’ai un doute, et me dit si la structure est claire et où ça manque de profondeur.
Mon amour lit aussi ce que j’écris, et me donne souvent son avis après coup : telle newsletter l’a marqué, il a trouvé celle-là particulièrement bien. C’est comme ça qu’il m’encourage.
Mes lecteurs, que j’ai la chance de croiser de temps en temps, et qui me disent les passages ou les éditions qui leur ont plu. Je creuse avec eux à chaque fois que j’en croise un.
Un bon relecteur n’est donc pas quelqu’un qui a peur pour vous. C’est quelqu’un qui lit le texte, pas la personne.
5/ La grille ABC : la meilleure méthode pour se faire relire
Un bon relecteur ne suffit pas. Il faut encore lui poser la bonne question.
Honnêtement, mes premières questions étaient mauvaises. Je demandais si le texte était bien, et rien d’autre, parce que j’étais désespérée : j’avais besoin d’être rassurée.
Sauf qu’on ne progresse pas avec un « c’est bien ».
Ben Issen, un designer parisien, parle de la grille ABC. Au lieu de demander un avis, on demande quatre réactions :
Awesome : ce qui est génial, ce sur quoi il faut insister.
Boring : ce qui ennuie, donc ce qu’il faut couper.
Confusing : ce qui embrouille, donc ce qu’il faut clarifier.
Missing : ce qui manque.
Fitzpatrick a remarqué que ses lecteurs n’osaient pas dire quand ils s’ennuyaient. Lui fait lire en asynchrone, dans un document où ils commentent au fil du texte, et le meilleur moyen de voir l’ennui, c’est le moment où ils arrêtent de commenter.
En direct, c’est encore plus visible : quand la lecture s’accélère, quand la personne commence à sauter des lignes, c’est qu’elle s’ennuie. Dans ce cas-là, coupez votre texte. Comme dit Fitzpatrick, « on ne guérit jamais l’ennui en ajoutant des mots ».
Un retour négatif fait toujours un peu mal, mais comme le dit Steven Pressfield : « le problème, ce n’est pas vous, le problème, c’est le problème ». Ce n’est jamais vous contre vos relecteurs. C’est vous et vos relecteurs, ensemble, contre les défauts du texte.
Voilà, c’est tout pour aujourd’hui ❤️.
Maud
PS : d’ailleurs, si vous avez besoin d’un relecteur professionnel, je suis là pour ça.


