Votre cahier de vacances d’écriture
#223 Ou 25 prompts pour entretenir votre muscle d'écriture cet été sans avoir l'impression de travailler.
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Au programme
La magie du cahier de vacances
Mode d’emploi
Commencer
Observer
Se souvenir
S’inspirer
Rêver
Conclusion
La magie du cahier de vacances
Samedi, 8h20, le réveil sonne. Nous sommes déjà en retard.
Avec mon amour, nous avons une petite heure pour faire nos valises, se préparer, monter dans un taxi, récupérer son fils de 6 ans chez sa mère, et filer en direction de la gare Montparnasse.
Mais dans le chaos, ni lui ni moi n’avons pensé à prendre de petites activités pour occuper le petit durant 3h30 de train. Si vous avez des enfants, vous savez qu’on ne peut pas espérer ressortir vivant d’un trajet aussi long sans activités.
C’est comme ça que nous nous sommes retrouvés au point Relay, à acheter l’arsenal ultime de l’occupation : un cahier de vacances.
J’ai donc passé les 3h30 de train (et les 4 jours suivants) à chercher des différences entre des images, déchiffrer des rébus, trouver des sorties de labyrinthes et des multitudes d’objets sans pairs.
Et, en le regardant s’amuser tout en travaillant sa mémoire, son vocabulaire, et sa vitesse de calcul, je me suis rendu compte que c’était qu’il nous manquait à nous.
Chaque été, je suis coincée entre deux sentiments :
Si je lâche la création de contenu, j’ai peur de perdre le muscle de l’écriture et d’être larguée en rentrant.
Et en même temps, j’ai aussi besoin de déconnecter pour reprendre un souffle de créativité.
Mais en voyant mon beau-fils, je me suis dit que cette année, la réponse état simple : il me faut juste un cahier de vacances. Un espace dans lequel je crée pour garder le muscle, mais sans pression de résultat.
Et comme personne n’a encore créé de cahier de vacances d’écriture, je m’y suis collée. J’ai rassemblé 25 exercices d’écrivains que j’ai appréciés dans les masterclass et livres d’écriture que j’ai lue, et j’en ai fait mon propre cahier de vacances que je vous partage aujourd’hui.
Mode d’emploi
Pour la structure, je me suis inspirée d’un livre que j’aime beaucoup : “The Book of Alchemy” de Suleika Jaouad, dont le journal intime est devenu une chronique du New York Times, puis l’une des plus grosses newsletters d’écriture au monde. Son livre rassemble 100 prompts, classés en 10 chapitres thématiques.
J’ai repris le principe, en plus digeste et orienté vraiment écriture : 25 exercices, 5 parties, un muscle par partie.
Commencer travaille le démarrage : sortir le stylo, faire taire la peur et le perfectionnisme.
Observer travaille l’attention : transformer votre quotidien en matière première. C’est le muscle de l’anecdote.
Se souvenir travaille la mémoire : aller puiser dans votre vécu les histoires que vous êtes seul à pouvoir raconter.
S’inspirer travaille le style : lire en écrivain, comprendre comment les autres s’y prennent, et en tirer votre propre voix.
Rêver travaille la projection : clarifier vos envies et préparer votre rentrée, sans en avoir l’air.
Chaque exercice se fait en moins de 30 minutes. Je vous indique à chaque fois d’où il vient.
Trois consignes avant de commencer :
Achetez un carnet. Un vrai, en papier, qui survivra à la crème solaire. Suleika Jouad déconseille les beaux carnets que vous aurez peur d’abîmer : moins l’objet est précieux, plus vous y reviendrez.
Glissez un ou deux livres dans la valise. Roman ou livre sur la créativité, peu importe, mais il vous faut une lecture d’été : la lecture amorce l’écriture, et certains exercices de ce cahier (partie 4) s’appuient dessus.
Fixez votre règle du jeu. Les prompts se font dans l’ordre ou le désordre, quinze minutes suffisent. Tout compte : trois pages, un paragraphe, un mot.
Commencer
« Pour commencer, commencez. »
— William Wordsworth
1. Les pages du matin
Dans “The Artist’s Way”, Julia Cameron recommande un exercice devenu ultra célèbre : les pages du matin. Le principe est simple : chaque matin au réveil, avant toute autre chose, vous écrivez trois pages à la main, en flux de conscience. Les inquiétudes, la liste de courses, les récriminations contre le voisin de camping. Vous ne vous relisez pas (Cameron conseille même d’attendre huit semaines avant de rouvrir ces pages).
Le but du jeu, c’est de mettre hors jeu ce qu’elle appelle le Censeur, cette voix intérieure qui juge tout ce que vous écrivez. On ne peut pas rater des pages qui n’ont aucune règle : « Il n’y a pas de mauvaise façon de faire ses pages du matin. »
C’est l’un des deux seuls exercices de ce cahier qui se répète, et c’est pour ça que je l’ai mis en premier : à défaut de le faire toute l’année, offrez-lui une semaine de vacances.
2. Nommez votre peur
Pour Margaret Atwood, ce qui bloque l’écriture n’est jamais un problème de technique, mais toujours une peur qui ne dit pas son nom. « Si vous voulez vraiment écrire et que vous n’arrivez pas à vous lancer, c’est que vous avez peur de quelque chose. De quoi ? ».
Son exercice : écrivez noir sur blanc la liste de vos peurs d’écriture. Peur que ce soit mauvais, peur qu’un proche tombe dessus, peur de ne rien avoir à dire. Puis, sur la page suivante, reprenez chaque peur et écrivez comment vous pourriez l’affronter. Atwood promet que nommer sa peur, c’est ce qui « ouvre la porte ».
Et si ça peut aider : Elizabeth Gilbert rappelle qu’il ne faut pas être courageux pour créer, juste être un tout petit peu plus curieux qu’effrayé.
3. L’avis d’expulsion
Cet exercice vient du “Book of Alchemy” de Suleika Jaouad, et je vous le livre presque tel qu’elle l’écrit :
« Fermez les yeux et imaginez la dernière fois que vous avez essayé de créer. Qui est apparu ? Qu'avez-vous entendu ? Peut-être un parent critique, un camarade de classe compétitif, la remarque irréfléchie d'un professeur, ou une ligne d'une lettre de refus. Peut-être une voix d'origine inconnue que vous entendez en boucle : c'est trop tard, tu n'es pas assez bon, tu n'y arriveras jamais. Écrivez un avis d'expulsion à quiconque ou quoi que ce soit qui entrave votre joie créative. Nommez-les. Démontez leur baratin. Raccompagnez-les fermement à la porte. »
Soyez précis sur les motifs d’expulsion : c’est là que l’exercice agit.
4. L’histoire en 60 secondes
Pour Amy Tan, le pire ennemi d’un premier jet est le cerveau qui réfléchit trop. Son exercice pour le court-circuiter est chronométré.
D’abord, répondez le plus vite possible à ces questions : la dernière fois que vous avez pleuré ? Votre moment le plus humiliant ? Une envie de vengeance récente ?
Choisissez la réponse la plus chargée en émotion. Accordez-vous 60 secondes, pas une de plus, pour écrire la première phrase d’une histoire.
Puis 30 minutes chrono pour écrire l’histoire entière, sans vous soucier de la qualité de la prose.
Le chrono n’est pas un détail : à cette vitesse, le perfectionnisme n’a pas le temps de monter à bord.
5. La personne qui vous horripile
George Saunders enseigne l’écriture depuis 26 ans, et il en a tiré une conviction : l’intention est l’ennemie de l’écrivain. À force de vouloir écrire ce qu’on a prévu d’écrire, on se coupe de tout ce qui ne colle pas à l’image qu’on a de soi. D’où le prompt qu’il signe dans le “Book of Alchemy”, conçu, dit-il, pour « bousculer l’idée que vous vous faites de qui vous êtes » :
“Pensez à quelqu’un, un type de personne ou une personne précise, pour qui vous ressentez une sincère aversion. Maintenant, écrivez dix minutes dans sa voix. Attention, pas une caricature : Saunders insiste pour qu’on en fasse la meilleure version possible de cette personne, intelligente, charmante, convaincante. Un bon prompt aléatoire libère des forces que vous ne saviez pas avoir.”
Observer
« L'attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité. »
— Simone Weil
6. L’ordinaire sous la loupe
Dans “Keep Going”, Austin Kleon explique que l’attention portée au quotidien est la matière première de la créativité, et il le résume d’une formule que j’adore : l’ordinaire + un supplément d’attention = l’extraordinaire. Le pouvoir de transformation n’est pas dans le sujet, il est dans le regard.
L’exercice : choisissez un moment banal d’aujourd’hui, le marché, l’apéro, la sieste, et décrivez-le avec une attention démesurée. Les gestes, les sons, les micro-décisions, ce que personne ne remarque. C’est le muscle qui vous servira le plus à la rentrée : les contenus qui touchent ne racontent pas des choses extraordinaires, ils regardent juste des choses ordinaires mieux que tout le monde.
7. L’étranger
Pour Dorothea Brande, l’habitude nous met des œillères : nous traversons nos journées sans plus rien regarder. Elle consacre un chapitre entier de “Becoming a Writer” à « réapprendre à voir », avec cet exercice pour retrouver ce qu’elle appelle « l’innocence de l’œil » : refaire un trajet familier comme un voyageur qui le découvrirait pour la première fois.
En vacances, la moitié du travail est déjà faite : vous êtes l’étranger. Profitez-en. Installez-vous et notez tout ce que les habitués de votre lieu de vacances ne voient plus : les rituels du camping, la hiérarchie des serviettes sur la plage, ce que tout le monde fait sans s’en rendre compte.
8. La visite sans carnet
Dan Brown visite toujours les lieux de ses romans en deux temps. La première fois, il y va sans rien, ni carnet ni appareil photo : il se contente d’absorber l’atmosphère, les sons, les impressions. Il ne revient collecter les détails précis que plus tard, carnet en main.
Reproduisez sa méthode lors de votre prochaine sortie : interdiction de noter, interdiction de photographier, contentez-vous de vivre la visite. Le soir, écrivez tout ce dont vous vous souvenez. Le but du jeu : votre mémoire est un excellent filtre éditorial. Ce qui reste après quelques heures est ce qui mérite d’être raconté.
9. La conversation volée
Dans sa masterclass, Margaret Atwood donne cet exercice à qui veut apprendre à écrire des dialogues :
Installez-vous dix minutes à une terrasse de café et écoutez les conversations autour de vous. Transcrivez ce que vous entendez, le plus fidèlement possible. Puis reprenez votre transcription et coupez tout ce qu’elle appelle le rembourrage : les euh, les redites, les banalités, pour n’en garder qu’une scène.
Vous découvrirez deux choses en le faisant : personne ne parle dans la vraie vie comme on écrit des dialogues, et un bon dialogue n’est pas une conversation réelle, c’est une conversation condensée.
10. Dix images
Dans le “Book of Alchemy”, l’autrice Ash Parsons raconte qu’entre sa vie de famille et ses interruptions permanentes, elle a fini par adopter « une vie d’écriture en dix images. C’est tout, juste dix ». Chaque jour, elle repense aux dernières 24 heures et note dix images qui remontent : des moments, des scènes, des objets. Du banal à l’exceptionnel, peu importe : « la valeur n’est pas dans l’image, mais dans l’attention qu’on lui porte ».
C’est votre exercice de secours pour les jours sans temps ni énergie. Dix images, pas des phrases : le melon coupé en deux, la serviette qui sèche sur le balcon, le coup de soleil du voisin. Parsons ajoute que, parfois, une image vous fait signe et devient un chapitre entier. La plupart du temps, la liste suffit : vous avez vécu cette journée, vous avez vu ce que vous avez vu, et vous lui avez donné une voix.
Se souvenir
« Quand nous allons profondément dans le personnel, nous dépassons le personnel. Nous atteignons quelque chose de collectif. »
— Anaïs Nin
11. L’émotion d’abord
Pour Amy Tan, on n’écrit pas ses souvenirs depuis leurs faits, mais depuis l’émotion qu’ils nous laissent. Elle a une bonne raison de s’y prendre ainsi : les faits d’un souvenir sont approximatifs (la science le confirme, chaque fois qu’on raconte un souvenir, on le modifie), mais l’émotion, elle, ne ment pas.
L’exercice : choisissez un souvenir qui vous serre encore un peu la gorge, ou qui vous fait encore sourire. Commencez par écrire ce qu’il vous fait ressentir, puis laissez les détails revenir dans l’ordre où ils se présentent, sans vérifier leur exactitude.


