Écrire comme Proust ne vous aidera pas à avoir de l'impact sur Internet
#201 Ou l'art de la simplexité.
Au lycée, j’avais une copine qui s’appelait Julia et qui était brillante. Le genre brillante énervante, si vous voyez ce que je veux dire.
Elle avait réponse à tout, les profs s’exaltaient devant ses tournures de phrases et il était impossible de jouer au Trivial Pursuit avec elle sans se sentir débile.
Nos chemins se sont éloignés le jour où Julia a choisi L, alors que mon cerveau plus pragmatique a choisi ES. Nous ne nous croisions plus que dans les couloirs ou dans les soirées, mais c’était suffisant pour entendre parler de sa réussite scolaire tout de même. Je la voyais souvent se plaindre à qui voulait bien l’écouter, qu’elle était stressée de ses notes en ce moment, alors qu’elle n’avait jamais vu la couleur d’un 14/20.
Honnêtement, c’était blasant.
Et puis Julia est partie à la fac de lettres, sur les conseils de ses professeurs qui lui promettaient un avenir radieux, et je n’ai plus beaucoup entendu parler d’elle les années suivantes.
Jusqu’à l’année dernière.
Il se trouve que Julia a fini par rejoindre une agence de communication et qu’elle avait besoin de mes conseils LinkedIn pour savoir comment écrire des posts qui cartonnent. Curieuse, je suis allée voir son profil et là, j’ai effectivement reconnu l’élève littéraire brillante que je connaissais bien.
Ses posts étaient d’une incroyable plume, avec de très belles tournures de phrases, des allégories, des métaphores, des rythmes nouveaux, et même des mots que je ne connaissais pas. Mais comme pour le Trivial Pursuit, ils m’ont laissé un goût amer : celui d’être trop bête pour comprendre ce qui était écrit.
Elle a cherché à écrire comme Proust.
Alors oui, c’est joli. Mais si vous voulez être impactant et être lu sur internet (notamment les réseaux sociaux), ça ne marchera pas, pour plusieurs raisons :
1/ les gens n’ont pas le temps ni l’énergie.
Pour lire Proust, il faut être concentré. Très concentré. Aussi concentré que pour réfléchir à votre plan marketing 2026. Ce que les neuroscientifiques appellent le système 2.
Notre cerveau a deux modes de fonctionnement :
Système 1 :
Le système automatique. Vous avez tellement l’habitude de vous laver les dents que vous n’avez même plus besoin d’y penser, ou encore, si je vous dis 1+1, votre cerveau a tout de suite pensé à la réponse.Système 2 :
Ça, c’est la partie de votre cerveau qui s’active quand il doit entreprendre quelque chose dont il n’a pas l’habitude, par exemple 485 x 37. Là, vous avez dû réfléchir. De la même manière, vous devez vous poser pour faire votre plan marketing ou pour lire Proust.
Or, si vous êtes comme tout le monde, vous allez sur les réseaux sociaux à des moments où vous n’êtes pas hyper concentré :
entre deux tâches,
en attendant le bus,
dans les toilettes,
à un dîner où vous vous ennuyez,
en regardant un film...
Bref, je pense que nous sommes d’accord pour dire que vous n’avez pas la même concentration quand vous ouvrez Instagram que lorsque vous ouvrez un livre.
Quand vous ouvrez les réseaux sociaux, votre cerveau est prêt pour des contenus du système 1, mais certainement pas pour du système 2.
Et donc, certainement pas pour du Proust.
2/ Proust n’était pas lu non plus.
En réalité, même pour un livre, de toute façon, écrire comme Proust ne vous aiderait pas.
Car si aujourd’hui il est considéré comme un grand pionnier de la littérature, saviez-vous que de son vivant, il n’avait vendu que 2 750 exemplaires1 de son premier volume de “La Recherche”, “Du côté de chez Swann” ? À titre de comparaison, Jules Verne vendait 70,000 exemplaires de ses livres à la même époque.
Même en 1900, alors que les réseaux sociaux n’existaient pas encore et que la capacité d’attention des lecteurs était bien meilleure, les textes de Proust étaient considérés comme longs, difficiles à lire et un peu chiants.
Proust ne vendait ses livres qu’à une petite élite bourgeoise qui devait adorer jouer aux Trivial Pursuit. Ce n’est qu’après sa mort que ses textes ont été salués par la critique pour son innovation et qu’on a commencé à l’étudier à l’école.
En fait, Proust est littéralement un cas d’école.
C’est-à-dire que ses livres ont été plus étudiés que lus.
En attendant, Jules Verne, lui, était critiqué pour écrire des romans populaires, de petites histoires pour enfants, sans fond ni forme. Mais aujourd’hui, il est l’un des auteurs français les plus traduits au monde, et aussi considéré comme un grand classique de la littérature.
Ce que je veux dire, c’est que cette opposition entre “contenus intelligents” et “contenus populaires” n’est pas nouvelle. Mais alors, est-on condamné à être un génie incompris ou bien un vendeur de tapis ?
3/ Les génies sont des vulgarisateurs.
Toujours autour des années 1900, il existe un autre auteur qui semble avoir réussi à remporter l’avis de la critique ainsi que celui du public : Émile Zola.
En 1890 (5 ans après la publication), Zola aurait vendu 85,000 exemplaires de Germinal2, et il était considéré comme l’auteur le plus influent de son époque. Alors, si vous n’avez pas lu Germinal à l’école ou que les souvenirs sont trop lointains, voici un extrait de la première page :
À titre de comparaison, voici la première page de “Du côté de chez Swann” de Marcel Proust :
Replaçons les choses dans leur contexte. Nous sommes en 1885 pour Zola, et 1914 pour Proust. Donc nous ne nous pouvons pas nous attendre au même niveau de simplicité que pour les textes de notre époque à nous.
Mais clairement, vous devez bien voir la différence.
Le texte de Proust est incroyablement système 2. On ne sait plus de quoi il parle en une page seulement. Alors que le texte de Zola est beaucoup plus limpide. Pour l’époque, c’était du système 1.
Et c’est ça, le vrai génie : la simplexité. La capacité à exprimer des choses très complexes de manière simple pour les rendre accessibles à tous. Avec Germinal, Zola a décrit tout un pan de l’histoire de manière accessible, sans pour autant amoindrir la profondeur du sujet.
C’est la voie du milieu.
Comme le dit le copywriter Julian Shapiro : “ce sont tes idées qui doivent être complexes, pas tes mots.”
Mais pourquoi diable compliquer les choses ?
À ce stade de cet article, je pense que je me dois de vous expliquer pourquoi, selon moi, les gens cherchent absolument à écrire de manière compliquée.
Je vois deux cas possibles.
Soit vous étiez un mauvais élève à l’école, et ça vous a complexé. On vous a fait sentir comme un cancre, comme un bon à rien, et maintenant que vous devez écrire sur les réseaux sociaux, vous ne voulez surtout pas que cela se reproduise. Que dis-je ! Vous ne pouvez pas vous permettre que ça se reproduise. Vous êtes un grand maintenant, avec des responsabilités toussa toussa. Alors, vous mettez des mots compliqués pour paraître intelligent.
Soit vous étiez un bon élève, et connaître des mots que personne ne connaît, c’était votre truc. Comme Julia, ça a été votre force toute votre vie d’impressionner les autres avec vos mots. Alors, maintenant que c’est le moment de prendre la parole sur les réseaux sociaux, vous continuer à complexifier votre propos, parce que comme ça, au moins, vous êtes sûr de faire passer le message le plus important : que vous êtes intelligent. Car sinon, comment faire la différence ?
Dans les deux cas, ce qui est au cœur, c’est le besoin de paraître intelligent.
Pourtant, comme le dit Julia Cameron : “Le désir d’être bien lettré, sophistiqué et intelligent nous empêche souvent d’avancer.”
Et Stephen King : “Une bonne écriture consiste souvent à se débarrasser de ses peurs et de ses affectations.”
Alors, la prochaine fois que vous écrirez, ne cherchez pas à paraître intelligent en écrivant comme Proust. Mettez votre ego dans une boîte deux minutes, et mettez plutôt votre lecteur au centre.
Vous verrez que vous serez beaucoup plus écouté. Car personne n’a envie d’écouter quelqu’un dont le seul but est d’impressionner.
Voilà, c’est tout pour aujourd’hui ❤️.
Maud
PS : et si vous avez d’autres questions, n’hésitez pas à les poser en commentaires !
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https://lettresvieuxpapiers.org/2019/02/zola-germinal-1885-edition-originale-exemplaire-du-1er-tirage-envoi-signe/





"Dans les deux cas, ce qui est au cœur, c’est le besoin de paraître intelligent"
Cette analyse me semble plutôt réductrice du fait que l'écriture est plus complexe par certains que d'autres. Mélanger Proust, Balzac et fonctionnement du cerveau est... osé.
Finalement, je me demande d'ailleurs s'il ne s'agit peut-être pas d'une affirmation volontairement exagérée pour froisser des susceptibilités et ainsi générer des commentaires de quelques lecteurs outrés alimentant ainsi de buzz les fameux réseaux sociaux que vous évoquez comme étant la cible à privilégier aujourd'hui.
La narration de Marcel Proust n’a pas vocation à avoir de l’impact sur Internet, mais à emporter, le lecteur dans une vraie symphonie littéraire. On peut lui préférer Zola, tout aussi brillant, mais avec un narratif plus accessible. Mais malheureusement, ceux qui ont de l’impact sur Internet n’écrivent pas. Ils font des copier coller de la soupe indigeste mal cuisinée par leur in intelligence artificielle.